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Épisode 3 : Réflexions sur les relations franco-tchèques Antoine Marès

Décembre 2014

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Antoine Marès, professeur d’histoire de l’Europe centrale (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

« Tout droit de reproduction interdit sans autorisation »

L’écrivain Charles Vildrac[1] écrivait à la Noël 1924 :

« Les affinités de deux peuples, l’attirance qu’ils exercent l’un sur l’autre sont foncièrement indépendantes de ces mariages de raison plus ou moins déguisés auxquels les États sont conduits par leur politique. Je crois que l’âme tchèque et l’âme française se plaisent et peuvent se comprendre à cause de leur nature même […]. Votre façon d’être idéalistes, chers amis tchèques, ne nous est pas étrangère ; elle ne comporte ni ostentation ni raideur ; elle n’exclut ni l’esprit, ni la grâce, ni l’indépendance de jugement. La richesse de votre race n’est jamais extérieure, fastueuse : c’est la richesse de l’épi, c’est la robuste et simple opulence du tilleul, cet arbre dont se parent vos villages et les nôtres. Vous avez, comme nous, la passion de la liberté ; vous êtes ingénieux autant que laborieux et j’imagine que vos artisans, comme les nôtres, peuvent chanter tout en s’appliquant à leur tâche. Les généreux élans slaves me semblent, chez vous, soumis au même contrôle qui mesure chez nous l’exubérance latine. Donc, en raison même de nos sympathies, nous devons nous connaître vous et nous, davantage et mieux ».

Ce texte du début du XXe siècle était à la fois un constat et un programme : constat d’une grande proximité et projet de cultiver une amitié évidente. Aujourd’hui, ministres et diplomates français s’interrogent sur cet étrange objet qu’est le monde tchèque et le président Sarkozy apostrophait il y a peu la « Tchéquie » à propos des délocalisations industrielles[2] . Que s’est-il passé en moins d’un siècle ? Est-on vraiment passé de relations idylliques à une incompréhension fondamentale ? Il s’agira ici de relativiser et cet âge d’or et ce désamour. Car nous sommes à propos des relations franco-tchèques dans un permanent paradoxe qui tient à leur asymétrie. Ce qui paraît invisible ou au mieux anecdotique du côté français prend un relief particulier du côté de Prague, en permanente demande de reconnaissance. À rebours, quand le ministre des Affaires étrangères Louis Barthou, que l’on venait de recevoir au Carolinum, siège médiéval de l’université Charles, confondait en 1934 dans un discours improvisé la Tchécoslavie et la Yougoslovaquie, il était bien représentatif de ces quiproquos nés de la grande ignorance des Français dont la méconnaissance de la géographie est proverbiale. Sans parler de l’appréciation de la distance qui existe entre Paris et Prague, beaucoup plus « orientale » dans la géographie mentale des Français qu’elle ne l’est en réalité : Prague est moins éloignée de Paris que Nice…

Des relations à inscrire dans le temps long

Ces relations franco-tchèques ont pourtant des racines anciennes, marquées par quelques épisodes marquants sur lesquels a pu être construit un discours cohérent sur la force de ces rapports ; ils plongent dans une histoire religieuse et politique commune, allant des ordres cistercien et prémontré à Georges de Poděbrady, une des plus hautes figures de la tolérance tchèque, qui recherchait dans les années 1460 le soutien de Louis XI pour son projet de paix européenne perpétuelle. Entre-temps ont eu lieu les guerres hussites, dont la propagande a rayonné jusqu’à la Picardie, mais qui ont en partie coupé des liens catholiques anciens avec celle qu’on nommera plus tard la Fille aînée de l’Église. Jeanne d’Arc affirmait alors qu’elle n’aurait pas manqué d’aller combattre les hérétiques hussites si elle n’avait eu affaire aux Anglais. En l’espace de quelques siècles s’est pourtant tissé un riche faisceau d’expériences communes, même si les affaires religieuses ont dressé quelques obstacles entre Paris et Prague. Au cours de l’époque moderne, ces contacts ne se sont pas interrompus même s’ils se sont distendus et si l’opposition entre les Habsbourg et la France, tout comme la Contre-Réforme, a eu des incidences sur les relations bilatérales. Le grand pédagogue Comenius a ainsi failli venir en France exercer ses talents à la demande de Richelieu. Et le XVIIIe siècle offre plusieurs points de contacts de natures très diverses : l’occupation de Prague par les Français et les Saxons de novembre 1741 à janvier 1742 et la présence de Vauvenargues dans la guerre silésienne de 1740 ; la généralisation du français comme langue des élites dont les bibliothèques nobiliaires conservées sont le reflet ; l’incarcération de La Fayette à Olmütz (Olomouc) en mai 1794 (d’où il est libéré en 1797) ; la Révolution et la période napoléonienne qui constituent à la fois des sommets d’attractivité et de répulsion, avec leur cortège d’espoirs, de charges pour la population et de ravages dus aux campagnes militaires ; la bataille d’Austerlitz et l’image de Napoléon en Bohême comme porteur des idéaux révolutionnaires, et l’ambivalence de cette période dans la mémoire franco tchèque. Par la suite on note la venue en France du compositeur Antonín Rejcha/Reicha et sa naturalisation (professeur de Berlioz au Conservatoire de Paris qui lui-même est passé par Prague), les supputations sur le voyage de George Sand en Bohême, l’exil de certains révolutionnaires tchèques de 1848 en France (Josef V. Frič), le rôle des Dvořák / Deburau (popularisés par le roman Le plus grand des Pierrots, Největši z pierotů / 1939 de František Kožík et le film de Marcel Carné Les Enfants du paradis / 1945) dans la naissance de l’art du mime, la place de Carlsbad / Karlovy Vary dans la sociabilité européenne…

Puis se met en place un véritable sentiment de solidarité à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. En résumant à l’extrême, deux sensibilités collectives et des intérêts nationaux se sont alors rencontrés : alors que les Tchèques reconstruisent leur identité, ils la fondent sur un substrat paysan et bourgeois et sur une dynamique où l’éducation joue un rôle primordial. La convergence avec la IIIe République française commençante est claire. L’autre élément de sensibilité commune tient à la vision de l’Europe qui naît de l’unité allemande : la France défaite en 1870-1871 regarde désormais vers l’Est, outre-Allemagne, et le mouvement des nationalités, déjà perçu et parfois utilisé sous Napoléon III, transforme la vision française. En Pays tchèques, on est évidemment sensible à cette modification, d’autant que le mouvement jeune-tchèque et les forces qui en sont issues sont de plus en plus enclines à une dégermanisation de la culture tchèque. La fameuse protestation des députés tchèques de décembre 1870 contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine est un jalon essentiel du discours sur la solidarité franco-tchèque. Les intérêts nationaux concernent précisément l’Allemagne : la société tchèque de plus en plus confrontée au nationalisme allemand (la réaction des Allemands est d’autant plus virulente qu’ils sont en recul constant en Pays tchèques à partir des années 1880, notamment au niveau local et économique), trouve dans la France un appui symbolique et même pratique. Mais à y regarder de plus près, l’engagement français en faveur de la Bohême reste marginal sur le plan politique (la municipalité de Paris, la mouvance patriotique et nationaliste, les mouvements de gymnastes, certains Alsaciens ou protestants), même s’il n’en est pas de même sur le plan universitaire ou artistique où Louis Leger, Ernest Denis, Auguste Rodin symbolisent une amitié franco tchèque déjà bien enracinée. À Prague, tout prétexte est bon à saisir pour célébrer l’amitié franco-tchèque, jusqu’à la venue de l’aviateur français Adolphe Pégoud en décembre 1913. C’est dans ces conditions que la Première Guerre mondiale va agir comme un extraordinaire catalyseur des relations bilatérales.

Commence alors un « âge d’or » dont la première phase est la guerre, quand Paris devient la capitale de l’exil politique avec la création du Conseil national des Pays tchèques (puis tchécoslovaque) en 1916. La triade fondatrice, composée de Tomáš G. Masaryk, d’Edvard Beneš et du Slovaque Milan Rastislav Štefánik, est désormais étroitement associée à la France. Paris, jusque-là capitale artistique des Tchèques, devient le centre majeur de l’exil. En créant une armée tchécoslovaque en décembre 1917 et en étant la première à reconnaître la Tchécoslovaquie en juin 1918, la France s’assure une place privilégiée dans la mémoire tchèque. L’élaboration d’une mémoire franco-tchèque de la Première Guerre mondiale a été déterminante, avec des lieux de mémoire très rapidement « construits » : tout d’abord ceux où Tchèques et Slovaques ont été réunis (Cognac, Jarnac, Darney…), les champs de bataille où ils ont combattu (Terron, la bataille de l’Artois, Vouziers), les cimetières où ils ont été enterrés (Neuville Saint-Vaast, Cernay), et d’autres lieux symboliques (le monument des Volontaires tchécoslovaques au Père-Lachaise, voire Reims, détruite par des obus Škoda de calibre 30,5)… L’entre-deux-guerres a conforté cette fraternité scellée dans le sang – avec la présence exceptionnelle à Prague d’une mission militaire française, de 1919 à 1938, dirigée successivement par les généraux Maurice Pellé, Eugène Mittelhauser et Louis- Eugène Faucher. Sans conteste, les relations politiques ont été bonnes, avec une alliance politique et militaire conclue en janvier 1924, et Prague a été un partenaire commode de la France, mais sans toutefois oublier ses propres intérêts qui n’étaient pas forcément au gout de Paris. Quant aux rapports culturels, si l’influence française reste dominante, les mondes anglo-saxon et russo-soviétique progressent sensiblement à son détriment à partir de la fin des années 1920, les années 1930 correspondant à un rééquilibrage.

Dijon est très présente dans cette histoire bilatérale : symboliquement, elle peut revendiquer le passage dans son université de Louis Eisenmann, grand spécialiste français du compromis austro-hongrois et ami dévoué des Tchécoslovaques, et le fait que le jeune Edvard Beneš – qui sera président de la République en 1935, puis à nouveau de 1945 à 1948 après six ans d’exil – est venu y soutenir sa thèse sur Le problème autrichien et la question tchèque. Étude sur les luttes politiques des nationalités slaves en Autriche. Après avoir acquis en 1907 le grade de licencié en droit à Dijon avec trois certificats passés en un an, il a obtenu brillamment le titre de docteur le 24 juin 1908. Surtout, au lendemain de la guerre, a été créée une section tchèque au lycée Carnot. Les collégiens les plus brillants de Tchécoslovaquie, soigneusement sélectionnés, sont venus y terminer leurs études secondaires et y passer le baccalauréat français : nombre de personnalités prestigieuses y ont été formées et ont marqué le paysage intellectuel tchèque. Le système quasi unique de classes (ou de présence) tchécoslovaques dans les lycées de Dijon, de Nîmes, ou d’Angoulême et Saint-Germain-en-Laye indique le renforcement d’une relation privilégiée qui a son pendant universitaire avec la création de la chaire d’histoire de l’Europe centrale de la Sorbonne, occupée par Eisenmann, et celle de l’Institut d’études slaves de Paris officiellement inauguré en 1923. Quant à Prague, l’Institut Ernest Denis, le lycée français installé à Dejvice, le riche réseau des Alliances françaises y témoignent d’un intérêt bilatéral vif et direct. L’histoire commune a fait alors l’objet d’un examen exhaustif qui est allé dans le même sens : chaque échange a été scruté, chaque trace analysée, formant un tissu très dense de réciprocité. Sur le plan artistique, la période qui va de 1918 à 1938 traduit un formidable engouement tchèque pour la culture française, avec une intensification des échanges et des influences qui s’appuie sur quelques souvenirs littéraires fameux : Chateaubriand portait en lui toute la tristesse de l’exil quand il vint, en 1833, rendre visite à « son roi » Charles X, alors abrité dans le château du Hradčany, désaffecté. À Prague, en 1902 Guillaume Apollinaire se sentait le « mal aimé » et, quelques décennies plus tard, en 1936, Albert Camus s’y trouve encore « étranger » : son inquiétude personnelle anticipe la tragédie européenne qui se prépare : il y séjourne, écrira-t-il, « la mort dans l’âme ». La nostalgie éveillée par Prague fait pourtant place dans l’entre-deux-guerres à des relations plus solaires. Le fameux voyage d’André Breton à Prague en 1935 et les relations entre surréalistes français et tchèques ne sont qu’une des illustrations de la densité de ces liens.

Il n’est pas d’écrivain un peu célèbre en France qui n’ait été traduit en tchèque et rares sont ceux qui ne sont pas venus à Prague présenter leur œuvre. Il faut mentionner aussi un groupe très actif, de sensibilité catholique, né avant-guerre lors du séjour de Paul Claudel comme consul à Prague, avec notamment Zdenka Braunerová, et développé par Josef Florian, Bohuslav Reynek et quelques autres, qui fonctionnent surtout dans le sens de l’importation des auteurs catholiques français en Pays tchèques. A l’inverse, la pénétration de la littérature tchèque en France est médiocre, à l’exception du Brave soldat Chveik de Jaroslav Hašek et d’une partie de l’oeuvre de Karel Čapek, qui a introduit en français le mot « robot » grâce à sa pièce R. U. R., donnée en 1922. Dans le domaine des arts plastiques, Paris est plus que jamais La Mecque des peintres et des sculpteurs tchèques, qu’ils y viennent pour se frotter à la modernité ou qu’ils s’y installent, et la fascination pour l’art « français » continue de s’exercer sur eux, qu’il s’agisse du cubisme, du fauvisme, de l’art déco…, avec en retour un apport très original de l’art tchèque. Quant à la musique nationale, elle pénètre peu à peu dans la société française : grâce à la venue à Paris de l’excellent Quatuor tchèque en 1919 et d’autres qui le suivent, les compositions de Bedřich Smetana, de Leoš Janáček, de Josef Suk ou de Hans Krása sont connues assez tôt. En mai 1925, le violoniste virtuose Jan Kubelík se produit à l’Opéra. Le choeur Smetana triomphe en juin. Le 11 février 1928, la première audition du Concerto pour piano et orchestre du jeune Bohuslav Martinů est donnée aux concerts Colonne. Cette même année, les Parisiens découvrent pour le dixième anniversaire de la Tchécoslovaquie l’opéra fétiche de Bedřich Smetana La Fiancée vendue alors que la Vltava/Moldau du cycle Ma Patrie leur est connue depuis 1928. C’est un événement diplomatique, qui, musicalement, est plus apprécié par le public que par la critique. Comme en général tous les ensembles vocaux tchèques ou moraves, les choeurs des « enfants Bakulé » obtiennent en mai 1929 un véritable triomphe au Trocadéro, à la veille d’une tournée en France. Et Pierre Monteux met la Sinfonietta de Janáček au programme de l’Orchestre symphonique de Paris le 25 mai de la même année. Les concerts du Choeur des Instituteurs tchèques aux Concerts Lamoureux, salle Gaveau ou salle Rameau, suscitent en novembre 1930 une admiration générale et la suite de leur tournée en France est un grand succès (comme précédemment en 1908). Le travail des responsables tchécoslovaques et de l’ambassade à Paris semble avoir atteint son but à partir de 1931. Le pianiste Alfred Cortot, « ambassadeur de la musique française » qui a fait plusieurs tournées à Prague, dirige à l’École normale de Musique le 24 juin 1931 le Concertino de Janáček avec Rudolf Firkušný au piano. Ce dernier fait partie de ces nombreux interprètes qui séjournent à Paris (avec Ivan Večtomov, Josef Páleniček etc.) et qui, avec Bohuslav Martinů et son ami Miloš Šafránek, y introduisent la musique tchèque du XXe siècle.

Les Concerts Lamoureux et Pasdeloup donnent assez régulièrement des oeuvres tchèques, classiques ou contemporaines : Dvořák, mais aussi Martinů, Novák… Quelques interprètes mettent la musique tchèque à leur répertoire : le quatuor Calvet, le trio Pasquier, Germaine Leroux. Et la Société pour la musique contemporaine Triton a régulièrement donné des concerts tchèques à partir de 1933. Mais le clou de l’entre-deux-guerres est constitué par le passage à Paris en novembre - décembre 1936 de la Philharmonie tchèque dirigée par Václav Talich : la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák fait partie d’un parcours obligé, tout comme la Vltava ; le chef tchèque donne également la Sinfonietta de Roussel. Malheureusement, le projet encouragé par l’ambassadeur Štefan Osuský et sa femme de monter Jenůfa, de Janáček, à l’occasion du vingtième anniversaire de la Première République, est entravé par les événements de septembre 1938. Ainsi, grâce à la mobilité et la qualité des ensembles de musique de chambre, grâce aussi à la présence à Paris d’une colonie de jeunes musiciens tchèques talentueux, et à l’attention que porte le ministère des Affaires étrangères praguois à ces activités, la musique a certainement été le domaine de la culture tchèque le moins mal connu, même si l’art lyrique est resté très en retrait. C’est sur cette toile de fond d’intenses relations et de confiance quasi absolue qu’est intervenue la rupture majeure des accords de Munich de septembre 1938 : elle a été d’autant plus cruelle qu’elle n’était ni attendue ni soupçonnée. Comment les Tchèques pouvaient-ils imaginer que la France, le « vainqueur de la guerre », puisse abandonner l’oeuvre qu’elle avait patronnée ? Comment était-il concevable que Paris ne reconnaisse pas cette « fraternité » dont les discours officiels ne cessaient de se prévaloir tant en France qu’en Tchécoslovaquie ? En 1938, les Tchèques étaient convaincus que si leur pays était menacé, les Français lui viendraient en aide. Quand Hubert Beuve-Méry, professeur de droit à l’Institut Ernest Denis et futur fondateur du Monde, tente de prévenir le Président tchécoslovaque au printemps 1938 de la défection probable de la France, il est pratiquement expulsé du bureau présidentiel, tant Beneš est furieux et incrédule.

Munich est aux yeux des Tchèques l’emblème de la trahison de l’Occident, et particulièrement de la France. Aux yeux d’une majorité de Français, c’est devenu peu à peu une honte et une faute politique majeure. Ils ont d’ailleurs été les deuxièmes victimes de Munich : un tiers des chars légers de la campagne de France était de fabrication tchèque. Cette faute sera réparée rapidement par la France libre du général de Gaulle, sous la forme d’une répudiation en deux temps des accords de Munich en 1942 et en 1944, puis de l’envoi du général Leclerc, le héros de la Deuxième Division blindée, à Prague pour représenter la France nouvelle le 14 juillet 1945. Mais l’époque des amours sans arrière-pensées était close, le vécu commun de la Deuxième Guerre mondiale ayant été plus limité, malgré une communauté de destin qu’ont soulignée les deux exilés de Londres, Edvard Beneš et le général de Gaulle, dans leurs Mémoires. Cette histoire résistante, en métropole et en exil, allant de la création de l’armée tchécoslovaque en France en septembre 1939 à la libération de Dunkerque en mai 1945 par la division blindée tchécoslovaque, mériterait d’être explorée plus avant.

Une histoire commune qui a orienté les relations

Cette proximité historique, même si elle a été parfois surévaluée, a donné un sentiment de grande familiarité, mais d’une familiarité largement unilatérale. Certes, la Tchécoslovaquie, pour les Français, c’est un « made in Czechoslovakia » qu’on admire, mais qu’on redoute aussi comme concurrent dans les domaines du cristal, de la porcelaine, de la bière ou de l’automobile. La présence en France de ces produits en témoigne, tout comme la place de la triade des peintres Alfons Mucha, le génial initiateur de l’Art nouveau, Frantisek / François Kupka, un des trois fondateurs de l’abstraction, ou le discret Josef Šíma, tout en subtilité et en spiritualité, médiateur majeur entre les deux sphères culturelles. Il en est de même de l’image musicale tchèque, relativement forte, même si sa présence est moins affirmée qu’en Allemagne. La Tchécoslovaquie, c’est aussi le souvenir de l’amie fidèle, de la démocratie exemplaire qui constituait un dernier îlot en Europe centrale à la fin des années 1930. On a de la sympathie pour cet « enfant qu’on a mis au monde » (ou qu’on pense avoir mis au monde, car il ne faut pas négliger la maturation interne de la société tchèque dans ce processus d’« enfantement »). À l’exception des milieux français d’extrême droite ou des magyarophiles, l’image de la Tchécoslovaquie démocratique de l’entre-deux-guerres est très largement positive au sein de la classe politique, même si elle ne résiste pas à la peur de la guerre.

Plus tard, c’est la recherche de la troisième voie du « socialisme au visage humain » du Printemps de Prague qui a fasciné nombre d’intellectuels français. Pendant un temps, la Tchécoslovaquie a été incarnée pour les Français par la figure mythifiée d’Alexander Dubček, le « héros » du Printemps de Prague de 1968. Ce sont aussi quelques images fortes de la modernité artistique où se mélangent le jeune roman plein de vigueur des années 1950-1960 qu’incarnent Milan Kundera, Josef Škvorecký ou Bohumil Hrabal, le formidable cinéma des années 1960 des Miloš Forman, Ivan Passer, Věra Chytilová, Jiří Menzel…, qui s’ajoutent à quelques images plus traditionnelles nourries par la culture musicale (Bedřich Smetana, Antonín Dvořák, Leoš Janáček ou Bohuslav Martinů, formé en France auprès d’Albert Roussel, ou encore la Philharmonie tchèque) ou par l’art des marionnettes (Josef Skupa) et du dessin animé (Jiří Trnka, Karel Zeman ou Zdeněk Miler). Sous le régime communiste, une double vision s’est imposée : celle d’« un Brave Soldat Chveik qui aurait lu Kafka et Marx », et celle de la dissidence comme position morale et politique dans la société, incarnée par le philosophe Jan Patočka et le dramaturge Václav Havel. Mais la Tchécoslovaquie, c’est également la mauvaise conscience de la France, c’est l’image de ses faiblesses, c’est le reflet des impuissances occidentales en septembre 1938, en février 1948 et en août 1968. Cette ambivalence est d’autant plus forte qu’elle recouvre des clivages politiques fondamentaux entre la gauche et la droite françaises, entre pacifistes et partisans de la fermeté face aux fascismes, entre communistes et anticommunistes. Du côté tchèque, l’histoire commune et l’image de la France forment un ensemble autrement plus consistant. La familiarité des Tchèques avec la culture française qui a des racines venues des profondeurs de la société, était constitutive de la volonté de s’émanciper du voisin allemand, et elle n’en était que plus forte. C’était la « doulce France / sladká Francie/ » présentée par Hanuš Jelínek et Pavla Horská. Quand on sait la place qu’occupent Villon, Baudelaire, Verlaine ou Apollinaire, et plus généralement la poésie française, dans la culture tchèque, quand on voit l’intensité des traductions littéraires : environ 8000 titres au XXe siècle pour les belles lettres avec Alexandre Dumas, Jules Verne, Balzac, Zola et Maupassant, ou encore Romain Rolland et Gabriel Chevallier (Clochemerle), on comprend mieux cette imprégnation. Cela prédisposait les Tchèques à voir dans les points de jonction des deux histoires une sorte de prédestination.

Les accords de Munich ont contribué à jeter un voile sur cet âge d’or. D’autant que ces accords ont subi une instrumentalisation considérable sous le communisme. Car il faut faire une place à part à la période communiste et à son travail de destruction de l’histoire commune franco-tchèque. Les communistes ont systématiquement supprimé le souvenir de cette histoire pour la remplacer par une histoire soviéto-tchécoslovaque (à l’exception des années 1963-1969) ; les institutions françaises de Tchécoslovaquie ont été dissoutes, les rues débaptisées, les acteurs de la francophilie éliminés : la condamnation à mort du général Pika, président des Alliances françaises, en a été le signe le plus spectaculaire en 1949. L’accession des communistes au pouvoir le 25 février 1948 est un épisode douloureux à la fois pour la liberté des Tchèques et pour les liens bilatéraux. Il est symptomatique que les anniversaires de Munich (le 30 septembre) aient été soigneusement cultivés depuis 1949 pour lancer de grandes campagnes de propagande anti-occidentales, même s’ils ont été remplacés à partir de 1964 par le rappel du rôle des partisans français dans le Soulèvement national slovaque d’aout 1944. Dans un second temps, après l’invasion de la Tchécoslovaquie du 21 aout 1968, la génération tchèque porteuse d’une mémoire française de gauche, liée à l’héritage de la Révolution et de la Commune, aux luttes sociales, à Jaurès et au Front populaire (celle qui se référait alors à Roger Garaudy, Louis Aragon, Pierre Daix ou Jean-Paul Sartre) et qui avait maintenu avec la francophonie une certaine francophilie, a été à son tour laminée par la normalisation et l’exil : une réalité trop souvent négligée. Dans les années 1940-1950, une génération de jeunes gens, proches du brillant caricaturiste Adolf Hoffmeister (Antonín Liehm, Ivo Fleischmann…), avait assuré une sorte de relais, malgré le filtrage qu’elle imposait à la culture française ; mais quel bol d’air dans l’atmosphère étouffante d’une déstalinisation qui tardait que les visites d’Aragon et son discours comme docteur honoris causa en 1962 ou encore la vision détendue des albums de Jean Effel ! Avec la mise à l’écart ou l’exil de cette génération ont commencé vingt années sans mémoire officielle franco-tchèque, ou plus exactement avec une mémoire marginale, contrainte, négociée sans cesse pas à pas : en témoignent l’activité des éditions Odéon, conservatoire de l’intelligence francophone, et quelques initiatives isolées, avec malgré tout un léger assouplissement dans la seconde moitié des années 1980. À l’inverse, le « malheur tchécoslovaque » d’après 1968 a poussé nombre d’artistes et d’intellectuels à trouver refuge dans un exil par lequel ils ont apporté leur talent et leur pouvoir de médiation à la France. Sur des plans divers, et parmi tant d’autres, Milan Kundera, Antonín Liehm, Ivo Fleischmann, Jiří Kolář, Vladimír Škoda, Věra Linhartová, Antonín Šnejdárek, Karel Bartošek… incarnent ce courant. Ils sont venus renforcer une première vague d’exil parmi lesquels il faut citer Toyen et Jiří Heisler, Jan Čep, Vladimír Peška, Jaroslav Trnka et Pavel Tigrid…

Des relations banalisées après 1989

L’héritage de la période communiste a pesé sur l’image de la France qui en est sortie avec un bilan mitigé. Privée de l’atout des fondations (à la différence de ses partenaires occidentaux), Paris a dû mener sous le régime communiste une politique officielle flexible pour sauvegarder ce qui était essentiel à ses yeux : la survie de certaines institutions et un dialogue minimal avec les autorités tchécoslovaques. Cette position a parfois entretenu une ambiguïté mal supportée par les francophiles. Dans de telles conditions, le souvenir du passé commun était officiellement réduit au minimum, même si les sociétés civiles entretenaient des liens qui allaient se renforçant dans les interstices de liberté des années 1980 et qui s’attachaient à des valeurs communes que nourrissaient les histoires respectives des deux nations : à la fois au sein d’une gauche réformiste (avec des appuis au sein de certains courants du parti socialiste) et d’une droite patriotique (avec par exemple l’Amitié franco tchécoslovaque, qui tenait le flambeau des valeurs masarykiennes), ou encore de groupes apolitiques comme l’Association Jan Hus (fondée par Jacques Derrida et Jean-Pierre Vernant), qui se retrouvaient parfois au niveau de la défense des droits de l’homme, ou encore par les liens entre émigration et Tchécoslovaquie, notamment avec la revue Svědectvi/Témoignage de Pavel Tigrid, la Lettre internationale d’Antonín Liehm ou la Nouvelle alternative de Karel Bartošek. Après 1989, le passé lointain et souvent oublié a été ravivé, sans tabous désormais sur les liens étroits qui existaient entre Paris et Prague. Mais il s’agissait souvent d’un discours de survivants, de ceux qui sortaient des catacombes ou rentraient d’exil (ou tout simplement venaient visiter le pays dont ils avaient été chassés) dans un contexte de concurrence accrue avec d’autres mémoires bilatérales pour lesquelles les Tchèques éprouvaient une appétence nouvelle.

Les lieux de mémoire franco-tchèques retrouvèrent cependant toute leur place, en particulier avec les héritages de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, qui avaient été jusque-là cultivés presque uniquement par des associations d’exilés. En témoigne le fait qu’en février 2002, c’est l’anniversaire de la remise du drapeau par le président Poincaré à l’armée tchécoslovaque de France, le 30 juin 1917, qui a été choisi comme « journée de l’armée ». D’ailleurs, la France a elle-même largement contribué à ce renouvellement en déployant des moyens importants pour reconquérir une place entravée par le régime précédent : programme de soutien à la traduction baptisé du nom du grand critique F. X. « Šalda », rénovation de l’Institut français, attribution de nombreuses bourses et stages, création d’un centre de recherches en sciences humaines et sociales (Cefres), coopérations linguistique, technique… Le passé commun a toutefois pesé de façon ambiguë dans les relations parce qu’il était polyvalent sur un plan géopolitique. Cette histoire avait été construite dans la peur de l’Allemagne entre 1870 et 1914 avant de se consolider dans la victoire contre l’Allemagne et la volonté de maintenir le statu quo de la paix de Versailles.

Après 1989, la France a été surprise par l’effondrement brutal du bloc soviétique et la rapidité de la réunification allemande, au point d’essayer de trouver des solutions intermédiaires (comme la Confédération européenne proposée par François Mitterrand) en sous-estimant les aspirations de rupture radicale des nouvelles élites tchèques avec le monde ancien. Dans le même temps, ces dernières ne pouvaient voir sans une certaine appréhension une Allemagne aussi puissante au centre du continent, d’autant qu’elle investissait vigoureusement le domaine économique. La tentation était grande de jouer de cet argument du sentiment commun d’un danger diffus : tous les sondages des années 1990 montrent que cette perception – même si elle était souvent plus implicite qu’explicite – était forte chez les Tchèques. Du côté français, alors que l’axe Paris-Berlin restait le fondement de la construction européenne, le discours officieux – mais sans être suffisamment efficace ni conséquent – affirmait qu’il ne fallait pas « mettre tous ses oeufs dans le même panier ». Cette situation des années 1990 a été heureusement dépassée dans le cadre européen, même si les rivalités sont inévitables. Par ailleurs, les enseignements de la réconciliation franco-allemande n’ont pas été inutiles dans la délicate question des Allemands des Sudètes, qui a perdu de son acuité d’avant 2004. L’histoire a pesé aussi, et continue de le faire, sur les relations transatlantiques. La France, qui occupait une place si importante comme représentante de l’Occident, n’est plus qu’un des maillons d’une perception plus globale de l’Occident ; elle a perdu son quasi-monopole d’avant-guerre. Les Tchèques, comme les Polonais, ont leur diaspora nord-américaine ; ils ont aussi une vraie tradition culturelle américaine (exil, jazz, littérature enfantine, récits de voyage etc.). Oubliant le retrait des garanties américaines après l’échec électoral du président Wilson, les compromis de Roosevelt avec Staline sur l’Europe centrale, l’abandon partiel des exilés au moment de la détente Est-Ouest, le manque de réaction de Washington a l’invasion d’aout 1968, les Tchèques ont réactivé la mémoire occultée des libérateurs américains de 1945, qui n’avaient pas été directement associés à Munich et dont les successeurs étaient crédités de la fin de l’emprise soviétique. Le poids de la superpuissance a fait le reste, sans parler du tropisme anglo-saxon de certains dirigeants tchèques.

Est-ce à dire que l’histoire commune a joué seulement en défaveur de la France ? Loin de là. Car l’histoire culturelle a sa place et reste une imprégnation très forte, tout comme l’« histoire heureuse » de la création de la Tchécoslovaquie et de l’entre-deux-guerres. Sans parler des expériences tragiques de la Deuxième Guerre mondiale, les solidarités anti-fascistes et celle des camps de concentration, la volonté que rien de tout cela ne se répète a créé des liens nouveaux qu’il ne faut pas oublier.

De fait, plusieurs mémoires historiques de la France se superposent en Pays tchèques : une mémoire populaire qui est un mélange de sympathie pour la « douce France » (d’ailleurs alimentée par les importations artistiques du régime communiste : la chanson avec Piaf et Montand, le cinéma de divertissement – Louis de Funès et Jean Marais occupent une place importante dans l’imaginaire tchèque – et la nostalgie d’un art de vivre disparu, mais connu, et qui a été considérablement ravivé par le tourisme) et de méfiance vis-à-vis d’un pays latin parfois peu fiable, maniant de temps en temps une arrogance mal perçue ; une mémoire savante qui sait quel rôle la France a joué comme inspiratrice dans la construction de l’identité nationale et de l’État tchécoslovaque et qui est à l’oeuvre dans de nombreux milieux.

La mémoire française fonctionne elle aussi à différents niveaux : s’il est difficile de parler d’une mémoire populaire nouvelle (qui se résumerait vraisemblablement aux traces laissées par les grands sportifs tchèques : athlètes, hockeyeurs, tennismen et footballeurs, ou au tourisme de masse qui a amené des centaines de milliers de Français à Prague, ou encore à la présence des studios Barrandov dans la réalisation de séries télévisées), il y a des mémoires plus spécialisées : la mémoire historique des militaires (Austerlitz et les combats communs des guerres mondiales), la mémoire de la sensibilité politique ( les philosophes ou les intellectuels au pouvoir, comme T.-G. Masaryk, Jan Patočka ou Václav Havel ), celle des intellectuels ou des groupes cultivés, mémoire beaucoup plus riche, et qui touche des individus nombreux, au rythme de leurs découvertes littéraires, artistiques et cinématographiques, depuis les années 1960.

Finalement, si la métaphore du couple s’appliquait aux relations franco tchèques, nous aurions une longue période de fiançailles, scellées par un mariage au lendemain de la Première Guerre mondiale avec le traité franco tchécoslovaque de janvier 1924, puis la séparation de corps en septembre 1938, avant le divorce de 1947-1948. Ce n’est qu’au milieu des années 1960 que les anciens conjoints acceptent de se revoir sans acrimonie, avant que le « grand frère » russe ne semé à nouveau la zizanie entre les ex-mariés qui avaient envisagé des retrouvailles. Finalement, après 1989, on peut se fréquenter en se rappelant le bon vieux temps, même si, à quarante ans de distance d’un éloignement durable, il arrive de ne pas se reconnaître. Cela n’empêche pas d’évoquer sa jeunesse et ses émois d’alors…


[1] L’écrivain Charles Vildrac, dont le nom est un peu oublié, mais dont les pièces (Paquebot Tenacity) ont eu un grand succès à Prague. Předchůdci. Sborník současné francouzské literatury s hlediska boje o nového člověka, Praha, Symposion, 1925, p. 11-12
[2] Interview télévisée du 5 février 2009, 40 mn 42 sec. et suiv. (http://www.dailymotion.com/video/xblm6v_l-intervention-de-nicolassarkozy- d_news).