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Épisode 1 : Anatomie des Balkans au temps des empires Lorenz Plassmann

Octobre-Novembre 2015

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Lorenz Plassmann, docteur en Histoire

« Tout droit de reproduction interdit sans autorisation »

Fascinants et complexes, riches de paradoxes, lieux de confrontations et d’échanges entre Orient et Occident : les Balkans nous apparaissent le plus souvent comme insaisissables et rétifs à nos tentatives pour les comprendre. L’historien Lorenz Plassmann se propose de nous guider à travers cette histoire tumultueuse et de passer outre nos idées reçues. Première partie de ce voyage temporel : le temps des empires romain et ottoman.

« Les Balkans, c’est du sérieux », telle pourrait être une traduction sommaire d’un vers du poète grec Nikos Engonopoulos pour renvoyer aux stéréotypes entourant cette région du monde. Quelle connaissance des Balkans a aujourd’hui le citoyen européen occidental ? Ses lointains cours d’histoire lui font citer l’attentat de Sarajevo de 1914, étincelle de la Première Guerre mondiale, il ne manque pas de reprendre le qualificatif de « poudrière » ou de « ventre mou » de l’Europe, parfois de « Talon d’Achille des grands Empires », lorsque sa mémoire remonte le temps. Il se rappelle peut-être les années 1990 où la guerre mit fin à l’expérience yougoslave. S’il a le souvenir de vacances réussies sur les rives de l’Adriatique, il sait néanmoins à travers la presse combien cette région est devenue un centre de tous les réseaux, de tous les trafics, aussi bien d’objets, de substances, que d’êtres humains, en un mot, une plaque tournante de la criminalité. Pire, une possible base arrière du terrorisme, menaçant, si les haines ethniques et les ambitions politiques se réveillent, de plonger une nouvelle fois l’Europe et le monde dans la violence. Il s’en dégage rapidement l’image d’un homo balkanicus inquiétant, imprévisible, à la traîne sur le plan économique, peu soucieux du respect de frontières à l’instabilité endémique, susceptible, enfin, de renouer avec une barbarie atavique. Les Balkans ne semblent jamais vraiment non plus au centre de l’attention internationale. Depuis l’Europe occidentale, en regardant à l’est on observe avant tout la Russie et l’Europe centrale, en scrutant la Méditerranée on aperçoit les États qui en dominent les rivages. Pas un instant, du moins jusqu’à la récente « route des Balkans » évoquée dans la crise des migrants venus du Moyen Orient, on ne s’arrête sur ces terres dont on ne connaît ni l’histoire ni les traditions, dont on peine à en définir les contours, en nommer les fragments, en citer les poètes. Certes, les stéréotypes se fondent toujours sur une certaine réalité historique, et la région des Balkans doit être surveillée comme on surveille le lait sur le feu. Mais un court retour sur le passé suffit à rappeler combien ces terres indomptables, dont la délimitation en États modernes remonte au plus tôt à 1831 pour la Grèce, au plus tard à 2006 pour la Serbie affranchie du Monténégro, sont riches d’une histoire susceptible d’inspirer les grandes ambitions dont le monde a plus que jamais besoin au XXIe siècle.

L’histoire des Balkans n’est pas celle d’une entité politique globale et indépendante, laquelle n’a jamais existé, mais de territoires et de peuples fragmentés, parfois unis au sein d’un même État ou d’un Empire, parfois pris dans les tourments de la guerre et des intérêts contradictoires.

Elle ne peut s’affranchir de la géographie de cet espace à la pénétration difficile, montagneux — dont il tire son nom, balkan, « montagne » en langue turque —, atomisé en petites entités repliées sur elles-mêmes, au relief accidenté, morcelé, au milieu rude, souvent hostile. Autant de caractéristiques qui encouragent l’esprit de résistance et d’indépendance. Les Balkans n’ont pas d’existence ni d’histoire politique homogène, mais ils sont néanmoins une réalité. Leur définition géographique reste floue, mais ils existent bel et bien, car la notion de « balkanité », changeante selon les époques, vit dans l’esprit de leurs peuples comme sur le terrain. La situation de carrefour géopolitique de cet espace, confirmée à de nombreuses reprises au cours de l’Histoire, le rend incontournable mais pas nécessairement lisible. Car ses atouts deviennent rapidement des contraintes, ses handicaps des avantages. La topographie accidentée, par exemple, permet une certaine protection lors des soubresauts liés aux grandes migrations ou aux épisodes militaires, favorise solidarités et coexistences. Mais la proximité de vie accélère aussi les drames et les horreurs, lorsque l’engrenage tragique de la violence s’inscrit comme logique principale.

L’histoire des Balkans ne peut non plus s’affranchir des genres de vie, très reliés à la géographie, à l’environnement naturel, et dont la continuité à travers les âges est une caractéristique des sociétés traditionnelles où la modernité peine à s’introduire. S’arrêter sur le genre de vie pourrait paraître futile au lecteur occidental, pourtant, cette notion n’est pas neutre pour l’individu balkanique, car elle participe à la définition de la hiérarchie sociale comme à la construction politique, elle aide à façonner au cours des siècles les identités nationales tout en s’érigeant en une référence parfois antérieure à l’idée même de « nation ». Le genre de vie le plus traditionnel des peuples balkaniques depuis l’Antiquité est la vie pastorale, associée aussi bien à leur origine rurale et nomade qu’à l’espace montagnard lui-même, lequel représentait un milieu pauvre en ressources mais un refuge évident lors des invasions ou des répressions. La vie pastorale est liée aux migrations de peuples en recherche de pâturages, de ressources agricoles, de conditions climatiques avantageuses. Elle est rythmée par les migrations estivales vers la montagne et hivernales vers les plaines, que ces migrations s’effectuent sous forme de transhumance — les bergers accompagnent leurs bestiaux sans que le reste de la population ne se déplace — ou de nomadisme — tout le groupe humain se transporte avec les bestiaux. Dans la péninsule balkanique, c’est le semi-nomadisme qui prédomine, alliant élevage et agriculture, lorsqu’en été la population vit dans les montagnes pendant que les bergers accompagnent les troupeaux de moutons et de chèvres aux pâturages, et qu’une fois venu l’hiver, c’est l’ensemble du groupe, hommes et animaux, qui migre dans les plaines, s’installant dans des villages provisoires. Les formes de la vie pastorale évoluent d’une région à l’autre des Balkans, en fonction des procédés d’adaptation à l’environnement naturel et humain, mais elles sont toutes le reflet d’une grande caractéristique des peuples balkaniques, la mobilité. Cette mobilité des groupes pastoraux imprime une prédisposition à l’émigration et à la création de réseaux, de diasporas, elle participe à l’élaboration d’une unité culturelle grâce à la diffusion d’éléments de civilisation et de cultures. Le relief géographique est également la scène sur laquelle se jouent les drames politiques et mais aussi existentiels. La plaine est synonyme de danger, de servitude, car cet espace est facile à contrôler pour l’État central, souvent lointain, ou, lorsque son autorité décline, pour les souverains locaux. Par opposition, l’univers montagnard, souvent inaccessible, inhospitalier, est perçu comme une sphère garante de davantage de protection et de liberté.

Avec la modernité se juxtaposent peu à peu dans la péninsule balkanique divers ensembles de nature différente. Les espaces reculés et inaccessibles restent longtemps privés des bienfaits du réseau de circulation qui se construit progressivement, reliant les grandes villes, les ports importants. Ils vivent à un rythme plus lent, qui enracine profondément les iconographies, ils semblent moins sensibles à la contagion des idéologies. Or, les axes terrestres et maritimes finissent par former, eux, un réseau vibrant, un ensemble intégré, ils représentent un élément unificateur essentiel permettant à cette grande péninsule de se relier au monde, de s’ouvrir aux idées modernes. Pendant l’Antiquité grecque, il n’y avait pas de juxtaposition entre ces deux mondes. Il y avait la partie littorale, occupée par les cités grecques, où se diffusait la civilisation hellénique, et l’intérieur des terres que la culture hellène ne parvenait pas à pénétrer.

Sans devenir une entité homogène pour autant, les Balkans connaissent une première unification politique sous l’Empire romain.

Leur intégration à ce vaste ensemble suscite de profonds bouleversements culturels, car la civilisation romaine y introduit la langue et la culture grecques. Avec la construction de routes, de villes aux carrefours, les Balkans commencent à devenir accessibles aux hommes, aux marchandises, ils s’ouvrent à de nouvelles idées. Mais à partir de la crise politique, économique et morale qui affecte le monde romain au IIIe siècle, conduisant à la création d’une nouvelle capitale, Constantinople, ainsi qu’à la naissance de l’Empire romain d’Orient et à son lent processus de transformation en un empire byzantin, les Balkans se rapprochent du centre de gravité du nouvel ensemble. Ils deviennent l’espace qui sépare l’ancienne Rome de la nouvelle Rome, un pont mais aussi une sphère de confrontations, double attribut dont ils se dotent déjà dès les premiers siècles du premier millénaire. Car leur importance militaire, politique et économique s’accroît considérablement, étant désormais l’arrière-cour stratégique d’une ville, Constantinople, à la fois asiatique et balkanique, qui n’est pas encore le véritable joyau de l’Empire byzantin — il faut attendre le IXe siècle — mais dont la sécurité dépend déjà en grande partie du contrôle de la grande péninsule. L’attrait des territoires balkaniques de l’Empire byzantin y provoque la constitution d’un véritable enchevêtrement de confessions et de langues, après l’arrivée massive, dès le VIe siècle, de tribus slaves, indoeuropéennes, comme les Serbes ou les Croates, qui s’implantent dans des provinces entières où elles deviennent sujettes de l’empereur. L’apparition du vieux-slave contribue largement, sous l’influence des frères Cyrille et Méthode, apôtres des Slaves, à l’émergence progressive d’une écriture, d’une liturgie et d’une culture slave, et constituera le creuset des futures langues serbo-croate, slavo-macédonienne, bulgare. Cependant qu’une partie de la région se slavise, dans d’autres, les nouveaux arrivants au contraire s’hellénisent, tandis que les régions périphériques, comme le littoral, les montagnes albanaises ou les îles grecques, offrent l’hospitalité aux populations chassées par l’arrivée des Slaves. Au siècle suivant, un peuple finno-ougrien, venu du nord, franchit à son tour le Danube, se mélangeant aux tribus slaves de la Dobroudja et de Thrace pour former une nouvelle population slavophone, les Bulgares. À tous ces nouveaux arrivants, l’État transmet les principes élémentaires de la civilisation gréco-byzantine, mais aussi ses méthodes de gouvernement et ses modèles d’institutions qui seront souvent reproduites localement.

L’attention portée par Constantinople sur les Balkans, mais aussi sur les territoires anatoliens, se renforce à partir du VIIe siècle, temps de la première conquête arabe, puis au siècle suivant avec la fondation de l’Empire carolingien qui met à mal les ambitions byzantines en Occident. Ces évolutions et les pertes de territoires contribuent cependant à homogénéiser davantage un empire qui finit par s’helléniser entièrement, avec la décision majeure de choisir le grec comme langue officielle de l’État, transformant l’Imperator en Basileus. Rome et Constantinople ne cessent de s’éloigner à mesure que les crises ecclésiastiques et les affrontements théologiques se multiplient, jusqu’à la rupture de 1054 entre les deux Églises chrétiennes. L’apogée de Byzance, du IXe au XIe siècle, n’est pas sans impact sur l’équilibre des territoires balkaniques. Les richesses de l’Empire, son haut niveau de civilisation et de culture, sa cohérence idéologique, le rayonnement de l’Église orthodoxe, sont autant de facteurs qui encouragent les migrations « barbares » vers les territoires byzantins des Balkans. Cette époque de l’histoire, complexe et mal connue, a alimenté une lecture nationaliste bien des siècles plus tard. En effet, les migrations donnent lieu à des assimilations, des colonisations pacifiques, la fondation de nouveaux États ou la constitution de nouveaux empires, mais aussi à des confrontations et des conflits qui, s’ils sont internes à l’Empire, ont été par la suite interprétés comme une volonté d’émancipation de soi-disantes « nations » balkaniques. Certes, de nombreux conflits opposaient Constantinople à ses provinces périphériques des Balkans. Mais celles-ci n’étaient pas devenues un foyer de revendications nationales, les soulèvements ne visaient pas une émancipation des Bulgares, des Serbes ou des Turcs, contrairement à ce qu’affirmèrent certains historiens nationalistes du XIXe siècle. Le centre politique de l’Empire et la diplomatie byzantine exploitent en fait à leurs fins les rivalités, les gesticulations des chefs autochtones, les agitations des États constitués. La notion d’ethnicité est étrangère à l’Empire byzantin, les « États » n’ont pas de territoire déterminé, leurs armées sont mixtes, leurs populations hétérogènes d’un point de vue ethnique. Le roi bulgare Siméon (897-927), par exemple, s’affirme comme le « Basileus des Bulgares et des Grecs », certains Byzantins grecs aident les Turcs à conquérir la Grèce centrale et du Sud, les Turcs ottomans qui prennent Constantinople en 1453 participent depuis longtemps déjà aux affaires byzantines. Byzance était un empire multiculturel et multinational, dont les composantes étaient en proie à des luttes internes, certes, mais pas à des velléités d’indépendance, et cet empire succombe finalement sous le coup, non pas de ces conflits ni même des guerres contre les Perses ou les Arabes, mais de l’Occident chrétien et latin. La confrontation entre deux mondes, Rome et Constantinople, l’Occident catholique et l’Orient orthodoxe, se traduit par une ligne de partage qui traverse les Balkans, reproduisant la séparation ancienne entre la sphère d’influence romaine, dominée par le latin, et la sphère d’influence hellénique, orthodoxe, où le grec, le slave et la langue cyrillique prospèrent. Cette ligne de partage existait au moment de la chute de l’Empire byzantin après la prise de Constantinople en 1453, on la redécouvrait à la fin du XXe siècle pendant les guerres de l’ex-Yougoslavie, elle se constate encore aujourd’hui.

Lorsque les Turcs musulmans investissent la péninsule balkanique au XIVe siècle, celle-ci est déjà morcelée en divers États, grecs, latins, slaves, théâtres de la rivalité entre Orient et Occident, elle est aussi largement gagnée par l’influence occidentale.

S’ils sont divisés en aires linguistiques slaves et grecques, les Balkans sont unis par la religion orthodoxe, et cette union dans l’orthodoxie, avec quelques exceptions où le catholicisme est majoritaire, Croatie, Dalmatie, îles grecques soumises aux cités italiennes, est un élément fondamental de leur histoire. La foi orthodoxe est partagée par les Grecs, les Bulgares, les Serbes, les Roumains, les Ukrainiens, les Russes, ainsi que par certaines communautés albanaises. Condamnés à choisir entre les Latins et les Turcs, les Orthodoxes des Balkans — aussi bien les milieux ecclésiastiques que le peuple — penchent largement en faveur d’un rattachement avec les Ottomans dont ils sont proches sur le plan culturel, et cette alliance leur assure une longue ère de paix et de tranquillité. Lors des conquêtes territoriales dans la grande péninsule, les Ottomans font en effet preuve de tolérance envers les Chrétiens, ils ne leur imposent pas de se convertir en masse à l’islam ou de changer de langue, ils ne les persécutent pas, et l’Empire qui naît sur les cendres de Byzance finit par en préserver de nombreux éléments de civilisation, notamment les traditions. Mais c’est aussi la langue grecque, langue de l’Église orthodoxe, du Patriarcat oecuménique, des chancelleries, de l’administration, de la cour, qui demeure en place, devenant à l’apogée de l’Empire la langue presque officielle de tous les Chrétiens des Balkans, unissant la « nations chrétienne » sur le plan liturgique et littéraire. La domination ottomane est ainsi avant tout militaire, politique et administrative, elle n’est pas religieuse. Or c’est précisément la religion orthodoxe qui constitue le ciment culturel des habitants de la grande péninsule.

Pour comprendre l’évolution du monde balkanique jusqu’au XIXe siècle, il faut revenir sur l’organisation impériale ottomane.

Comme son prédécesseur byzantin, l’Empire ottoman est multinational, sa population ne se scinde pas en ethnies mais selon des contours sociaux, professionnels, religieux. Il y a d’un côté la classe dirigeante, militaires, fonctionnaires, représentants des communautés religieuses, et de l’autre, le peuple. Les Turcs, qui contrôlent l’Empire, forment à la fois la majorité de la population modeste tout en n’étant pas surreprésentés au sein de la classe dirigeante. L’ethnicité est une condition clairement ignorée, condamnée même, par l’État et l’Église, pour le danger qu’elle fait peser sur l’universalisme de l’idéologie impériale et de l’orthodoxie. La reconnaissance par le sultan ne porte donc pas sur des « nationalités », mais sur des communautés, ou « millets », placées sous la direction d’une hiérarchie ecclésiastique, au départ le millet musulman et le millet orthodoxe, plus tard le millet juif et d’autres encore — à la fin de l’Empire, le système des millets évolue, s’affranchissant de la seule dimension religieuse. Ces communautés se voient imposer par le pouvoir central de Constantinople le paiement de divers impôts et redevances, seul le millet musulman se voyant dispensé de la taxe spéciale haradj. Mais ce privilège accordé au millet musulman, qui explique en partie de nombreuses conversions à l’islam, est aussi une cause de la réticence de l’État à systématiser sa politique d’islamisation de la population. L’organisation de l’Empire est ainsi à la fois centralisée, à Constantinople, et décentralisée, aussi bien sur le plan territorial qu’institutionnel. Les dirigeants des millets sont en effet dotés d’importants pouvoirs sur leurs communautés respectives, en matière de religion, d’enseignement et de justice, et c’est par ce biais que les Grecs en viennent à dominer les autres populations balkaniques orthodoxes, une emprise parfois plus grande que celle dont ils jouissaient au cours de l’Empire byzantin lui-même. La culture politique des Balkans est ainsi conditionnée par ce système de millets, qui ne fonctionne pas selon des espaces homogènes, où les membres seraient regroupés entre eux, mais sur un réseau de multiples petits territoires répartis à travers toute la péninsule, et au-delà, aux quatre coins de l’Empire. Deux autres éléments caractérisent la culture politique balkanique. L’espace restreint sur lequel vit chaque population, qui se réduit souvent à une petite région naturelle, le pays, le village, à la fois auto-administrée et liée à l’État central par ses obligations fiscales. Ce petit territoire, cette zone restreinte, est souvent le seul que connaîtront de toute leur vie les habitants qui le peuplent. Le troisième élément est précisément cet État central, à Constantinople, dont l’existence paraît lointaine, et dont la signification reste vague pour le villageois des montagnes et des plaines perdues au coeur des Balkans. La notion d’État ne surgit que lorsqu’il faut payer l’impôt, pour le reste, elle apparaît étrangère aux peuples de cette région du monde qui cultivent déjà ce qui deviendra par la suite une tradition d’hostilité envers le pouvoir central.

Pendant l’ère ottomane, il faut se représenter les Balkans comme un espace multiconfessionnel, mais essentiellement chrétien et avant tout orthodoxe, au coeur d’un empire musulman.

La religion orthodoxe est précisément l’élément fondamental qui unit ce monde morcelé et hétérogène. Le sentiment d’appartenance à un espace commun est réel, mais cet espace ne correspond pas à un territoire administratif, il correspond à une sphère religieuse, orthodoxe, géographiquement discontinue. De même, le millet orthodoxe, largement majoritaire dans cette région de l’empire, n’épouse pas les contours d’un territoire défini. Il rassemble les fidèles éparpillés sur tout l’Empire, majoritairement dans les Balkans, et c’est sur cet espace, virtuel sur le terrain mais réel dans les esprits, que s’exercent le pouvoir et l’influence de l’Église de Constantinople. L’autorité de cette dernière s’accroît sous l’ère ottomane car, contrairement à l’époque byzantine, ses fonctions vont bien au-delà des affaires spirituelles, avec l’administration, pour ses fidèles, de tâches touchant à l’éducation et à la justice. Cependant, malgré sa puissance accrue, l’Église de Constantinople ne joue pas le rôle principal dans le sentiment d’unité qu’éprouvent les Orthodoxes. Celui-ci provient essentiellement de l’existence et de la diffusion d’une culture commune, et cette culture repose sur l’organisation du temps selon le calendrier religieux, la vie d’un individu étant rythmée par les célébrations religieuses depuis sa naissance jusqu’à sa mort, brisant la monotonie quotidienne, réglant le début et la fin des activités saisonnières. Le 26 octobre, par exemple, jour de la Saint Démètre, marque le départ de la migration vers la plaine, tandis que le 23 avril, jour de la Saint- Georges, signifie le retour dans la montagne. Cette ritualisation de la temporalité puise essentiellement ses racines dans les cultures grecque et slave. Les saints protecteurs, par exemple, associés à des catégories professionnelles, reprennent ainsi la tradition des divinités bienfaitrices de la religion grecque antique, tandis que la fête traditionnelle serbe de l’adoration des ancêtres, la slava, devient une partie intégrante de la culture orthodoxe. La conception slave de la communauté familiale, la zadruga, fondée sur la communauté de sang des hommes d’une même famille, est indépendante de l’espace territorial puisqu’elle relie entre eux tous les membres de cette famille même lorsque celle-ci est étendue ou éclatée. Si la zadruga s’opposait en quelque sorte à l’individualisme grec hérité de la polis et de son caractère centralisé, la culture grecque était néanmoins aussi fondée sur le caractère indivisible de la propriété familiale. Tous ces aspects culturels sont intégrés dans l’iconographie ottomane[1], et cette assimilation, bien plus qu’une simple tolérance, contribue à l’émergence d’une véritable solidarité entre l’orthodoxie et l’islam, excluant de fait l’élément latin. Le Grand Schisme d’Orient de 1054 n’était d’ailleurs pas, à l’époque de Byzance, le résultat d’une confrontation entre la chrétienté et l’islam, mais une rupture au sein même de la chrétienté, entre catholicisme et orthodoxie. Lorsque l’Empire ottoman reprend l’héritage byzantin à partir de la fin du XVe siècle, les Orthodoxes rejettent encore l’option latine, papale, catholique, qui représente une menace pour leur culture, et ils font au contraire le choix de l’alliance musulmane. Tant que subsiste l’idéologie universaliste impériale, les dirigeants grecs et turcs des millets orthodoxe et ottoman travaillent de concert. Mais lorsque la tentation de développer l’idée d’identité nationale s’empare de la péninsule, notamment avec le projet de définition d’une identité nationale grecque moderne développé par les descendants des Hellènes, ce « compromis historique » entre communautés entame son déclin. La pax ottomanica aura duré près de deux siècles, favorisant une stabilité économique et sociale des Balkans, qui vivent bientôt la fin d’une longue ère de tranquillité et de paix.

L’Empire ottoman amorce sa période de déclin et de décadence à partir du XVIIe siècle, en raison du vieillissement de son modèle, du ralentissement commercial de la Méditerranée orientale avec le développement de nouvelles routes, enfin, en raison du renforcement de l’Occident.

Cette déliquescence se traduit par l’affaiblissement de l’autorité de l’État central qui subit des revers militaires, obligeant le sultan à ouvrir son empire à l’influence occidentale, partant, à des idées nouvelles, révolutionnaires, vouées à le déstabiliser. Sur le plan militaire, les Turcs sont repoussés des plaines hongroises par les armées de la Maison d’Autriche, principale citadelle de résistance contre la menace du Croissant ottoman, et perdent la Hongrie et la Transylvanie. Constantinople perd également des territoires ukrainiens au profit de la Pologne et de la Russie. C’est déjà le début du long processus de démembrement qui s’achèvera en 1913 pour la partie balkanique, et en 1918 avec la disparition définitive de l’Empire. C’est aussi à partir du XVIIe siècle, précisément, que la solidarité entre l’islam et l’orthodoxie commence à être remise en question. Ce lent processus de désolidarisation entre des éléments fondamentaux de l’identité ottomane — la Russie jouera là un rôle majeur en raison de sa convoitise d’un accès à la mer Baltique et à la mer Noire — transforme au sein des Balkans les représentations et la perception de l’Orient et de l’Occident. Les lignes bougent, et la nouvelle solidarité, qui remplace une alliance de plusieurs siècles, devient d’abord celle des Orthodoxes contre les Musulmans, puis celle de l’ensemble des Chrétiens contre l’islam. Avec la théorisation du principe politique du nationalisme, elle s’élargit encore au XIXe puis au XXe siècles, se transformant en une solidarité entre les nations d’une Europe éclairée contre un Empire ottoman rétrograde et corrompu.

Jusqu’au XIXe siècle, les Balkans sont ainsi successivement intégrés dans différents empires tout en étant morcelés en une multitude de petits territoires où coexistent de nombreuses ethnies et communautés. Il n’est pas encore question de « nations », et la culture politique traditionnelle, qui repose sur l’identité religieuse, la solidarité familiale, l’auto-gestion à l’échelle locale, y semble peu propice. De fait, aucun processus historique cohérent ne se dessine dans la péninsule, contrairement à l’évolution en Europe occidentale, pour façonner un ou plusieurs États-nations. Il faudra une nouvelle assise identitaire et culturelle pour tenter de justifier le calque du nationalisme à des territoires dont l’enchevêtrement ethnique, confessionnel et culturel constitue la formidable richesse, mais qui menace, au contact des projets nationalistes parfois délirants qui émergent au XIXe siècle, de transformer cette coexistence en un accélérateur de drames et tragédies.

Le conte Vidosava Brankovitch écrit en 1860 par le plus grand poète du romantisme serbe du XIXe siècle, Jovan Jovanovic (1833-1904), illustre en quelque sorte cette entrée des Balkans dans l’ère du nationalisme.

Il s’ouvre sur les thèmes traditionnels qui modèlent l’identité balkanique depuis les origines, influence du milieu naturel, persistance des liens familiaux, omniprésence de la religion et de la foi :

« Si vous visitez quelque jour notre admirable Srem, nos montages de Fruchka, n’y cherchez point des Alpes serbes. N’y cherchez point la sauvage beauté des pointes de rochers invisibles à l’oeil, le fond des précipices où ne descend pas le soleil. N’y cherchez pas les Vésuve et les Etna qui vomissent le feu, les laves et les rocs... C’est au Monténégro que cela se trouve.

Ici la beauté est autre. Dieu a créé, en se reposant, semble-t-il, les montagnes de Fruchka. La chaîne de ces montagnes apparaît comme une humble femme, une bonne mère de famille, dont les petites nourricières abreuvent et alimentent des enfants reconnaissants, qui en retour couvrent leur mère de joyaux. » […] « Un vieillard aveugle, tremblant, prie Dieu près de sa fille. Doucement... Ne troublons point cette prière ! Un bel adolescent, les mains jointes, se tient près du lit et il contemple la malade avec un regard plein d’extase. […] Parfois, en célébrant les saints mystères, il tremblait devant l’autel. Sa gorge se serrait ; il se croyait indigne de prier. Il regardait les saintes espèces..., et, comme un pécheur, n’osait les toucher... Et pourquoi tout cela ? Il ne le savait lui-même. » C’est l’histoire d’une malédiction tombée sur la famille d’un descendant du responsable d’une défaite militaire coûtant son indépendance à la Serbie. Malgré les prières, les rétributions négatives frappent ses enfants l’un après l’autre, le père voyant ses cinq fils mourir, en accord avec les prophéties de sa fille : « Je m’appelle Uroch Brankovitch. Je suis Serbe d’âme et de corps, mais le malheur de ma naissance pèse sur moi. Je m’étais dit que le péché de Vouka n’est pas mon péché, et j’ai fait l’impossible pour laver de mon nom la tâche du déshonneur... J’ai appris à mes fils à ne respirer que pour la patrie... Je leur ai dit que, s’ils sentaient une goutte du sang de Vouka, ils missent un serpent à leur coeur pour en sucer ce poison... Je leur disais : toute la mission d’un Serbe est d’aimer la patrie...

Je leur disais de fouler aux pieds leur vie, leur salut plutôt que de la trahir. » Avant que la malédiction ne s’abatte sur sa famille, il espérait secrètement conserver à l’infini son bonheur paternel, mais sa lignée est damnée, en dépit des appels à Dieu. Ses cinq fils meurent, il devient aveugle et sa fille, qui échappe à la mort une première fois, périt à son tour alors qu’elle convole avec son jeune mari, celui-là même qui l’a sauvée une première fois alors qu’elle lui était inconnue. Ce conte du milieu du siècle des guerres napoléoniennes reprend les thèmes traditionnels balkaniques façonnés par les âges, les insérant au coeur de cette pensée moderne, nouvelle, introduite dans les Balkans par l’émergence des consciences nationales, assénée, comme une litanie : « Il n’y a pas de péché plus grand, plus mortel que la trahison de sa patrie. » L’entrée des Balkans dans le XIXe siècle bouleverse l’histoire de cette péninsule multiculturelle et multiconfessionnelle, jadis intégrée au sein d’empires tolérants à l’égard de la diversité politique, culturelle, linguistique et religieuse. Avec l’émergence de projets d’États-nations, les anciennes iconographies s’apprêtent à connaître de nouvelles lectures, revisitées par ceux qui souhaitent ériger des frontières dans des espaces jusque-là davantage orientés en réseaux, rassembler des ethnies et unifier la langue là où l’équilibre reposait au contraire sur une réalité en mosaïque.

[1] La notion d’iconographie est prise ici dans son acception socio-culturelle et politique. Pour créer l’unité d’une communauté, d’un peuple, il faut l’émergence d’un ciment commun, lequel se constitue d’un ensemble de principes abstraits, de représentations mentales et spirituelles, de symboles autour desquels les membres de cette communauté ou de ce peuple se réunissent. Ces images construisent une unité sociale, politique, en définissant des référents unificateurs, lesquels établissent des cloisons avec les autres communautés ou peuples dotés de leurs propres référents. La religion, le passé politique (histoire), et l’organisation sociale font partie des fondements de l’iconographie d’un peuple.